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Automne 2011


Le vrai courage, c'est la prudence

Euripide

Kamae : « garde, posture », magnifiquement mise en scène dans Les Sept Samouraïs d’Akira Kurosawa, dont les scènes de combat furent dirigées par Me Yoshio Sugino, l’acteur Toshiro Mifune étant lui-même membre du Sugino dojo. Chaque pratiquant, d’une discipline moderne (Shin-Budo) ou antique (Ko-Budo), s’est vu demander un jour d’assumer une « posture », une « garde ». Ces termes rendent mal cette notion car ils font passer pour inerte et hiératique ce qui relève, en fait, d’une dynamique dans l’immobilité, d’une disponibilité dans quelque chose de suspendu : d’une profonde action dans l’inaction apparente. Il faudrait plutôt parler d’ « attitude », étymologiquement plus proche d’une « aptitude » que d’une « pose », terme dont on se méfie tant… En Budo, le Kamae incarne, par-delà les gestes, une attitude intérieure d’entière disponibilité, une capacité à anticiper ce qui est à venir, une ouverture vers les innombrables possibles du combat et … de l’existence.

Zanshin : « l’esprit qui demeure », qui reste fixé, hic et nunc, sur l’adversaire. Ce concept rappelle l’importance de la présence dans l’instant, qui inclut un élément rationnel (l’intelligence) mais aussi quelque chose de plus profond (l’intuition), que nos sociétés modernes ont tendance à occulter ou à dévaloriser. Dans ce grand classique de 1954, Takashi Shimura, qui joue le rôle de Kanbei, incarne magnifiquement, à ce moment, l’essence du Zanshin.

Keiko : « réveiller le passé », se fonder une expérience immémoriale (plus ou moins !) pour faire ressurgir l’expérience du passé. C’est le sens du Kata, de la « forme » transmise de siècle en siècle et réactualisée par la pratique. D’où l’importance de la mémoire, non seulement comme héritage du passé mais aussi, plus concrètement, comme inscription dans le corps et dans l’esprit d’une mémoire du combat, une expérience dans l’action, le chemin devenant déjà le but, la pratique la possibilité d’une illumination.

Prévoyance (Kamae), présence (Zanshin), expérience (Keiko) : trois notions sur lesquelles se fonde le Budo mais qui sont également très présentes dans la culture occidentale, dans la quatrième des vertus cardinales que nous évoquons cette année et par laquelle se clôt ce cycle : la prudence. Dans son traité De l’invention (II, 160), sur la recherche et la découverte (c’est le sens du mot « invention ») des idées et des arguments, Cicéron relève que la prudence est précisément composée de trois parties : mémoire, intelligence, prévoyance ; autrement dit expérience, capacité à analyser dans l’instant, anticipation. 


La Prudence de Titien (British Museum), qui s’inspire probablement du texte de Cicéron, nous rappelle que notre culture véhicule depuis longtemps ces notions, que le Budo transmet de manière très concrète, comme par exemple à travers le notion de Ki Ken Tai : la prudence consiste à ne pas se découvrir, à avancer derrière ses troupes, énergie, sabre et corps ensemble. Le vrai courage, nous dit Euripide, est la prudence, nous rappelant ainsi la subtile imbrication entre les principes, leur interdépendance et l’impossibilité de dissocier les contraires … apparents. Cela me semble être particulièrement vrai à ce moment du film de Kurosawa : le chef de ces nobles mercenaires ne court pas vers l’ennemi mais il laisse venir et sortir du bois l’adversaire. Sans reculer, sans avancer non plus.

« Le vrai courage, c’est la prudence » : par cette vérité paradoxale d’Euripide, on en revient ainsi, étonnemment, à la première des vertus que nous avions évoquée : la force, le courage, la vaillance, la détermination (fortitudo).



 





Eté 2011





La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyranique
Blaise Pascal, Les Pensées

 

Qu’est-ce que la justice ? qu’est-ce qu’un geste ou un comportement justes ? Bien avisé qui oserait répondre. On évoque un absolu et pourtant on sent d’emblée que l’on risque le relatif en répondant. On ne fera donc ici que suggérer que la justice résulte des deux premières vertus que nous avons traitées, la force et la modération, et qu’elle est indissolublement liée à elles.

 

La culture occidentale confère à l’allégorie de la Justice (comme celle si délicate de Lucas Cranach l’Ancien, 1537) deux attributs essentiels : la balance et l’épée (dans la main droite !), que l'on peut assimiler au jugement et à la force, les deux premières vertus cardinales que nous avons évoquées. De fait, la justice concilie ces deux dimensions, précision et décision, nuance et puissance.

La parole, la pensée et l’action justes relèvent d’un choix mûrement soupesé, d’une réflexion préalable, autrement dit de l’exercice du jugement, qui renvoie à la notion de « juste mesure » : la faculté de jugement implique toujours la nuance, un sens de la pondération et la prise en considération d’opposés qu’il s’agit de concilier pour les dépasser. Ainsi, du point de vue technique, le mouvement juste relève d’un équilibre, du choix, difficile et toujours à reconsidérer, d’un « juste milieu », entre le manque et l’excès. La verticalité (seichusen), au fondement de la notion de posture juste (shisei), est aussi une justesse conforme à une loi naturelle (la gravité), constamment à reconquérir, entre l'avant et l'arrière, la gauche et la droite. Comme une balance en équilibre. Sur un plan éthique, Aristote explique que la modération n'est pas un faible entre-deux, un compromis facile, mais un équilibre supérieur et difficile entre deux extrêmes. Ainsi, le courage est un milieu supérieur entre la lâcheté et la témérité.

L’épée symbolise la décision, la force et la constance nécessaires pour mener à bien toute action juste. Au coeur de la philosophie occidentale se trouvent à la fois la notion de tranquilité et de constance de l'âme. Or, dans toutes les allégories de la Justice, elle est à double tranchant, pour mieux rappeler qu’elle peut se retourner contre soi : laissée à elle-même, sans direction judicieuse, la force produit peu, et mal. Neutre par lui-même, le sabre comme la main produisent ce que l’intention dicte : ils peuvent tuer ou défendre, détruire ou produire, élever ou perdre.

Les quatre vertus cardinales ne se comprennent ainsi que dans leur complémentarité et les liens qu’elles entretiennent entre elles, comme les concepts du Budo. Le tout dans l’un, l’un dans le tout. « Dix mille voies ne sont qu’un chemin » (Mando ichi gotoku) comme l'a rappelé la calligraphie du 20e anniversaire du Bushinkan. Elles ne s’additionnent pas vraiment mais s’imbriquent l’une dans l’autre et se complètent pour mieux s’enrichir. A l’image des mouvements et des techniques d’une tradition martiale, qui constituent plus un système intégré et cohérent qu’un inventaire disparate de gestes ou de recettes. En ne pratiquant qu'un kata correctement, c'est donc presque toute l'école que l'on parcourt.

Toute racine produit. Cette vertu permet donc de nombreuses autres applications concrètes, comme sur un plan pédagogique. Dans la tradition gréco-latine, l’une des formes de la justice, appelée « distributive » (par opposition à la justice égalitaire), consiste à « rendre à chacun ce qui lui revient ». Au sein du Dojo, l’action de l’enseignant s’inscrit précisément dans cette logique qui cherche à comprendre (ce n'est pas une mince affaire!) ce dont un élève à besoin, à ce stade, pour progresser ; et donc à rendre à chacun ce qui lui revient, plutôt qu'à donner tout à tous, indistinctement, sans discernement, trop tôt ou trop tard, à tout propos donc hors propos.

Qu’est-ce qu’un mouvement juste ? celui qui obéit à un ensemble cohérent et naturel de principes adaptés aux circonstances particulières.

Qu’est-ce qu’un acte juste ? le fait de continuer, avec bienveillance et fermeté, de faire ce qui est juste alors qu'en face, visiblement, l'autre se trompe.

Qu’est-ce qu’un être juste ? Peut-être celui qui sait qu’il ne l’est jamais assez ; celui qui est en marche vers cette sagesse de Socrate, qui sait une seule chose : qu’il ne sait jamais assez et vraiment.






Printemps 2011



La sagesse a ses excès et n'a pas moins besoin de modération que la folie.
 
                          Montaigne, Les Essais (1580)

Tout art est fondé sur la recherche d’un absolu, d’une perfection vers laquelle l’être est tout entier tourné et qu’il cherche sans jamais la posséder. La modération, deuxième des vertus classiques occidentales que nous évoquons, apporte à cette tension un équilibre, un sens des proportions et une conscience des limites : elle tempère la force par l’idée de juste mesure, si fondamentale dans tout art classique, qui sait ne pas confondre énergie et exubérance. Depuis Aristote et ses livres d'éthique, la modération est pensée en Occident comme un milieu entre deux extrêmes et surtout supérieur à celles-ci, un point d’équilibre à la fois plus utile et plus juste. Elle n’est ni faiblesse ni indécision : elle naît au contraire d’une tension entre les opposés, d'une capacité à les concilier et à se limiter. Ni trop, ni pas assez. Meden agan (« pas d’excès ») disent les Grecs ; Ne quid nimis (« rien de trop ») répondent les Latins.

Physiquement, techniquement et éthiquement, le Budo japonais repose sur une application pratique de ce principe, vite compris mais qu'il faut quelques dizaines d'années pour commencer à réaliser. Tout mouvement y est fondé sur une tension optimale, entre la mollesse et la crispation, dans une utilisation judicieuse de l’énergie cinétique et physique. De même, chaque action se situe dans les limites naturelles du corps, ni au-delà ni en-deçà de ce cercle que traçait déjà le célèbre homme de Vitruve, repris à la Renaissance par l'étonnant dessin de Léonard de Vinci. Le corps agit dans ces limites naturelles, sans les outrepasser. « L’archer qui outrepasse le blanc [la cible] faut [rate] comme celui qui n’y arrive pas » avertissait déjà Montaigne dans ses Essais (1580). De plus, ce fameux dessin réussit le tour de force d’inscrire le corps humain à la fois dans le carré et dans le cercle. Or, la progression dans le Budo japonais consiste précisément, dans ses deux premières étapes, à passer de la solidité du carré à la fluidité du cercle, ce qui consiste non pas à en faire plus mais mieux, pas à ajouter mais à enlever de la matière des angles pour retrouver des proportions plus harmonieuses dans la forme et non au-delà de celle-ci.

Les techniques reposent aussi sur un principe d’équilibre subtil entre la surabondance et l’absence. Ainsi en est-il, par exemple, de l’équilibre entre stabilité et mobilité : un trop large écartement des pieds sacrifie la mobilité alors qu'un centre de gravité trop élevé enlève toute stabilité. Tendu entre ciel et terre (Ten-chi) comme le veut le taoïsme, lâchant son centre de gravité vers la terre et élançant sa tête vers les étoiles, le pratiquant (Jin) cherche son milieu, la pleine réalisation de sa forme et de son essence, nécessairement comprises dans certaines limites et dans la conscience, illimitée, de celles-ci.

Enfin, éthiquement, le concept de modération nous rappelle que l’absence comme l’excès sont dangereux, et qu’il est un juste milieu qui dépasse les opposés tout en les intégrant. Montaigne estimait que « nous pouvons saisir la vertu de façon qu’elle en deviendra vicieuse, si nous l’embrassons d’un désir trop âpre et violent ». Tentant de ramener Alceste, le misanthrope de Molière, à plus de raison donc de modération, Philinte reprend en écho de l’épître aux Romains 12, 3 :

A force de sagesse on peut être blâmable,

La parfaite raison fuit toute extrémité,

Et veut que l’on soit sage avec sobriété. 

L’excès de zèle guette tout investissement humain. Alors qu’une société de consommation nous pousse constamment vers le toujours plus, il n’est pas inutile de se rappeler les vertus du contentement et de nécessaires limites, qui relèvent d'une forme de sagesse du milieu. « La sagesse a ses excès et n’a pas moins besoin de modération que la folie » notait encore Montaigne.

Alors que la force pourrait constituer l’énergie, la modération ne serait-elle pas l’intelligence, qui toujours envisage les contraires pour découvrir un chemin juste entre les extrêmes, pour tracer un chemin nuancé, plus subtile que les autoroutes des évidences ? Un chemin d’équilibre et d’une précision constamment à reconquérir, à l’image d’une simple coupe entre les deux yeux… ni à gauche, ni à droite...

Et qui douterait encore de l'entremêlement de la force et de la modération n'aurait qu'à observer de près le visage farouche et puissant de cet homme, dont l'attitude dit ... la mesure juste. 






Hiver 2010-2011





Rien n'est plus souple au monde et plus faible que l'eau,
Mais pour entamer dur et fort rien ne la passe.
 
                          Lao Tseu, Tao-te-king


Avec la force, c’est par l’une des quatre vertus cardinales de l'Occident que nous ouvrons ce nouvel an, en forme de vœu pour une année de force sereine et d’énergie bienfaisante.

Partie, avec la justice, la modération et la prudence, du fameux quadrige des vertus classiques (quadriga virtutum), cette vertu cardinale recouvre, dans notre culture comme en Orient, des composantes diverses et complexes : endurance physique, énergie mentale, fermeté sans faille, courage d’affronter le danger, confiance en soi face aux difficultés, constance et tranquillité de l'âme face aux émotions, etc. Cette estampe de Kunisada (1786-1864) illustre à merveille ces facettes contrastées de la force : confiance de David face à Goliath, maîtrise et souplesse face à la force brutale, capacité à contrôler par un geste la violence destructrice, courage et sérénité face au danger. Il est une force supérieure, comme sublime, qui inclut une certaine forme de douceur: comme la parole du Christ parvient à arrêter net une foule sur le point de lyncher la femme adultère (Jean 8, 1-11), le geste juste et décidé maîtrise la violence sans céder à elle. Il dirige sans détruire, préserve sans subir.

 

Les sagesses anciennes, orientales comme occidentales, nous rappellent que les grandes vérités intègrent toujours la loi de complémentarité, symbolisée en Orient par le signe du Yin et du Yang, en Occident par le principe de conjonction des contraires (coincidentia oppositorum). Ainsi, la vraie force inclurait nécessairement une part de son contraire, que ce soit la douceur, la modestie ou la faiblesse. N'est-ce pas parfois le doute qui nous permet de parvenir à une vérité supérieure, ou l'humilité qui traduit une force supérieure ? La force que développe le Budo est une conscience qui repose sur la connaissance et le perfectionnement de soi, donc de ses faiblesses et de ses limites. Elle implique un double mouvement d’effort vers ce qui peut être et d’acquiescement à ce qui est, de dépassement de soi et d’acceptation de sa réalité intérieure. Cette force tout intérieure repose sur la connaissance de soi, le gnothi seauton grec. Mais sans s'y cantonner, elle implique également un dépassement de soi, pas forcément spectaculaire. Il y a un héroïsme du champ de bataille mais aussi un autre, plus modeste, plus quotidien et intérieur : celui d’une victoire face à nos peurs, nos doutes et ce qui nous limite, en nous. « Qui triomphe de soi  est puissant » (33) avertit le Tao-te-King de Lao Tseu. « Quand l’homme se vainc lui-même […] on dit avec raison qu’il a la force de l’âme » écrit saint Ambroise (Des devoirs, I, 36). Les différents ennemis extérieurs ne sont dès lors que les images de démons qui nous habitent et qu'il s'agit non de refuser ou de refouler mais de maîtriser, avec patience et détermination, douceur et fermeté.

Vaincre soi-même est la grande victoire.
Chacun chez soi loge ses ennemis
Qui par l’effort de la raison soumis,
Ouvrent le pas à l’éternelle gloire. 

                          Guy Du Faur de Pibrac, Les Quatrains, 1574

La vraie force ne s’exerce pas aux dépens d’autrui mais au profit de tous, par un mouvement vers une vérité plus grande ; elle se conquiert lentement et se cultive patiemment, en associant plutôt qu’en séparant, en construisant par la compassion et la clairvoyance, en s’ouvrant sans perdre sa cohérence … à l’image du nouveau sigle du Dojo, à l’occasion du 20e anniversaire du Bushinkan, né en septembre 1991. Vingt ans : une génération, une goutte d’eau qui, lentement, a creusé un chemin dans la pierre du temps. De la force des petites choses patiemment répétées … Notre shomen (paroi d'honneur) le dit: "la goutte d'eau creuse la pierre", Tenteki hasseki.




Automne 2010




Ce qui sauve, c'est de faire un pas.
Encore un pas.
C'est toujours le même pas que l'on recommence.
 
                          Saint-Exupéry, Terres des hommes


Comme la beauté, les grandes vérités sont simples et puissantes. En évoquant un salut tout humain et immanent, l’écrivain aventurier Saint-Exupéry suggère à la fois une évidence et un chemin difficile : celui d’une quête non pas d’un but mais du chemin lui-même ; celui d’une (re)mise en mouvement de soi ; celui, enfin, de la persévérance dans la répétition. « L’eau, petit à petit, use la pierre la plus dure » (Properce, Elegies, II, 25, 16). Tenteki hasseki comme le rappelle notre shomen.

Et les grandes vérités valent sur de multiples plans. Dans le Budo, c’est le déplacement (tai sabaki) qui sauve, le pas judicieux, le placement adéquat de l'ensemble du corps, dans le temps comme dans l’espace, non la crispation, la précipitation ou la force. C’est aussi le pas de la répétition inlassable mais nullement mécanique, une répétition qui est comme un cercle concentrique nous (ra)menant à l’essentiel. Avec les années, c’est aussi le pas qu’il faut faire quand on se croyait arrivé, ou que l’on avait besoin de souffler un peu. Dans l’existence, c’est enfin le pas qui va vers l’autre, celui de l’ouverture sans oubli de soi. 

Comme la feuille d’automne d’érable japonais (momiji), souvent comparée à une main d’enfant, la beauté et les vérités sont fragiles, si nous ne sommes pas là pour les actualiser, hic et nunc.







Eté 2010



Puisque chaque jour se renouvelle,
Renouvelle-toi chaque jour,
Et toujours renouvelle-toi.
 
                          Confucius, Livre des Rites


Comme le sommet de la vague, le point culminant de toute évolution, la fin d'un trait de calligraphie, l'été constitue à la fois un achèvement et un renouveau: un aboutissement et déjà le début de quelque chose de neuf, une étape qui est aussi l'annonce d'un nouveau périple. Au solstice d'été, à peine entrons-nous dans cette saison, les journées ne décroissent-elles pas ? A peine pensons-nous être arrivés à quelque chose, n'est-ce pas le moment de rechausser ses bottes ? La pause estivale est certainement propice à un tel renouvellement, par le changement de rythme qu'elle permet, par la distance qu'elle ménage avec les habitudes, par le temps qu'elle laisse au non-faire, à la disponibilité et à l'écoute, de soi, des autres, de la nature.
Trouver dans la répétition la possibilité d'un renouveau perpétuel, n'est-ce pas là l'essence d'un concept fondamental du Budo, Nyunanshin, "l'esprit du débutant" (ou 
Jyunanshin, "l'esprit souple, malléable"), la disponibilité à tout chose, la capacité à accueillir chaque événement, qui a quelque chose à nous apprendre, pour peu que nous sachions nous rendre disponibles. "Celui qui aime à apprendre est bien près du savoir" écrit Confucius. Plus pragmatiquement, l'un des préceptes de Myamoto Musashi est "se rénover": 


Lorsque, au cours d'un combat qui reste à l'état de mêlée, rien n'avance plus, abandonnez vos idées premières, rénovez-vous en tout et prenez un nouveau rythme. (Myamoto Musashi, Gorin-no-sho, "Feu")

La marque des grands artistes n'est-elle pas cette capacité à se régénérer ? La condition, également, pour percevoir le plaisir des petites choses, le bonheur de l'infime : un paysage, une senteur, un silence.

Oui, il suffit d'un soir de Provence, d'une colline parfaite, d'une odeur de sel, pour apercevoir que tout est encore à faire. (Albert Camus, L'été)







Printemps 2010



 
La joie se trouve partout sous le ciel ;
Cherche celle qui répond à ton cœur.
                           Su Zhe (XIIe siècle)

 

Allier l’élan vers la grandeur et l’attention au détail, l’ouverture à l’autre et le regard vers soi, voilà un double mouvement auquel nous convient les arts classiques, dans une disponibilité à l’autre comme à soi. C’est à cette présence que nous invite aussi le printemps, dont la force germe au coeur même des frimas de l’hiver : mêlant éclat et évanescence, la fleur nous appelle à être dans ce présent minuscule, à l’habiter, pleinement, simplement, hic et nuncIchi go ichi e, « un instant, une expérience » enseigne le Budo, tirant ce principe à la fois du Zen et d’une expérience martiale, qui nous force à « être là ». Face à la beauté comme face au sabre qui tombe, tout se résume à l’instant et à une entière disponibilité, libérée du passé et de l’avenir, des préjugés comme des craintes. Poète de l’éphémère devenu éternel, Horace le relevait déjà : « Que l’âme, contente pour le présent, ait en haine l’inquiétude de ce qui vient ensuite et qu’elle adoucisse d’un tranquille sourire les amertumes de la vie » (Odes, II, 16, v. 25-27)








Hiver 2009-2010

 



N'oublie jamais 
la saveur solitaire 
des rosées blanches.
 
                 Matsuo Bashô (XVIIe siècle) 
 


Saison où tout se fige, où même la vapeur d'eau, jusqu'alors invisible, se cristallise sur les branches, l'hiver est le temps du repli sur l'essentiel : l'hiver limite, restreint, ralentit. Tout comme ce haiku de Matsuo Basho, magnifique exemple de classicisme, dit tout en peu de mots. Il révèle les choix, force à la sobriété et appelle à traverser les difficultés.

Le pratiquant de Budo a aussi ses hivers, ses temps de recentrement et de décision, ses moments d'épreuve, de doute ou de solitude. Autant d'occasions de progresser vers une compréhension et une humanité plus grandes.
Taigi no shita kanarazu aridai go, "derrière chaque grand doute se cache une grande illumination" dit la culture japonaise. In dubiis libertas, "dans le doute la liberté" répond comme en écho la culture occidentale. Les techniques des Budo elles-mêmes peuvent adopter l'ampleur et la générosité de l'été ou alors se retreindre à l'essentiel, se limiter pour toucher juste à ce qu'il faut. Sans plus.


"La force qu'ici l'hiver célèbre, ce n'est donc pas celle qui triomphe par le fracas et la rapidité des armes, celle qui, survenue d'en haut, fauche et piétine [...] ; c'est la force qui dure et supporte, celle qui est en bas, patiente, immobile, recueillir, portant couleurs de bure et de buis, d'humilité et de silence; c'est le passé épais, c'est le sombre, l'immémorial; c'est comme un monument de pierre qui, au lieu de s'élever pour imposer, se réduirait à une immense et profonde assise qu'il faudrait se pencher pour honorer."

                    Ph. Jaccottet, Paysages avec figures absentes (1970) 

 


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